Traduit du grec par René Henry
Quatre récits sur les explorations réelles, littéraires ou imaginaires, dans l’Antiquité, des mondes du bout du monde, qui alimentèrent toutes les traditions du merveilleux de l’Orient comme de l’Occident, d’Aristote à Borges. Photios, le fameux érudit byzantin et patriarche de Constantinople, nous décrit ainsi les licornes sauvages, les mœurs des hommes à tête de chien, les coutumes des Pygmées de l’Inde et les paysages aux abords de la lune.
Les Cynocéphales sont-ils des hommes à tête de chien avec un sens très aigu de la justice ou bien une variété de singes, et plus exactement des babouins ? Peut-on prêter foi aux témoignages de l’existence des Pygmées d’Inde, ou doit-on attribuer leur invention aux esprits fabulateurs des Hellènes de l’Antiquité ?
Michel Photios, patriarche de constantinople du IXe siècle, écrivit, sans doute tout au long de sa vie, une volumineuse Bibliothèque composée de 280 chapitres ou « codices », de taille très variable, dans lesquels il restituait le contenu de ses lectures. Nombre d’ouvrages, sans ces textes, auraient tout simplement sombré dans l’oubli. C’est le cas pour certains des quatre codices reproduits ici, qui traitent, chacun à sa manière, des confins du monde connu. Familiers aux philologues et aux antiquisants, le Traité sur la Mer Rouge d’Agatharchide de Cnide (IIIe siècle av. J.-C.), L’Inde de Ctésias (Ve siècle av. J.-C.), la Vie d’Appolonios de Tyane de Philostrate (IIe siècle ap.J.-C.) et Les merveilles extraordinaires d’au-delà de Thulée d’Antoine Diogène (IIIe siècle ap. J.-C.), déploient une géographie littéraire au croisement de l’ethnographie, de la botanique, de la zoologie, de la géographie et de l’histoire, avec des raisonnances politiques et philosophiques que Photios, chrétien, observe avec suspicion, de nombreux siècles après qu’ils aient été composés.
En les réécrivant à son tour, l’homme d’église, pour une fois, fait ici figure d’incrédule. Les récits des Anciens concernant pays et peuples lointains, inspirent au patriarche la saine méfiance de l’homme pieux. Il n’y voit que « fables » païennes. Elles déclinent toute la gamme du merveilleux depuis le vraisemblable jusqu’à l’extraordinaire, en passant par le paradoxal, l’étrange ou l’étonnant. Alors, ébahi tour à tour devant la diversité de la Création et la capacité d’invention des hommes, il retranscrit complaisamment la description de la licorne, la chasse à l’éléphant en Éthiopie ou les pouvoirs magiques des pierres précieuses de l’Indus. Du style laconique des notes de lecture de Photios s’échappe enfin, intacte, la force évocatrice de ces textes, qui ont exercé un pouvoir de fascination millénaire sur les traditions littéraires du merveilleux, depuis Aristote jusqu’à Jorge Luis borges.
En rendant au moins en partie la paternité de ces œuvres à Michel Photios, qui s’en était vu privé au profit des auteurs anciens, la présente édition voudrait permettre au lecteur d’aborder librement une littérature morcelée, en perpétuel devenir, et de composer lui-même, par-delà les siècles, avec le monde de l’étrange.





