Mis en français moderne par Hélène Basso
Introduction et notes de Jacques Paviot
En l’an de grâce 1432, Bertrandon de la Broquère, « écuyer tranchant » du duc Philippe de Bourgogne, dit le Bon, s’embarque pour ce que l’on nommait alors l’Outre-Mer, l’orient de la terre sainte, des mondes turc et balkanique. Ce qui ne devait être qu’un pèlerinage à Jérusalem va se transformer en l’un des plus étonnants voyages qu’un occidental ait entrepris dans ces régions et, surtout, en l’un des récits de voyages médiévaux les plus lumineux qui ait jamais été écrit.
Bertrandon, après avoir visité Jérusalem, poussé par ce que l’on est bien obligé d’appeler l’esprit d’aventure, décide de faire le chemin de retour par voie de terre. Il se met en route, déguisé en Turc, empruntant des chemins extrêmement dangereux pour un chrétien. Il s’engage clandestinement dans une caravane revenant du pèlerinage de la Mecque et pénètre dans ce que l’on nommait alors la Turcomanie, en direction de Constantinople, capitale fantôme de l’Empire byzantin en décomposition.
L’immense qualité du récit de Bertrandon est aux antipodes du merveilleux ou du fantastique généralement mis en avant dès qu’il s’agit de l’Orient. Au contraire, jamais peut-être un esprit aussi vif que le sien ne nous a permis de toucher véritablement la réalité des pays qu’il traverse. Non pas un réel théorisé, pensé, conçu et réfléchi, mais celui tout de couleurs, d’odeurs et de bruits que l’on rencontrait alors sur les grands chemins du Proche-Orient.
Bertrandon s’en tient à son expérience. Il dresse par touches vives les portraits saisissants de tels cavaliers arabes aperçus parmi les arbres rares du désert de Syrie, de tel prince régnant sur les plateaux anatoliens détaillé par le voyageur, tandis qu’il était assis au fond de la salle de réception ; il peint sobrement les paysages des rives du golfe d’Alexandrette ou les villages de Thrace avec une force évocatrice qui laisse comprendre les ravages encore récents des guerres passées, aussi bien que la grandeur enfuie de ces régions, dont témoignent les ruines imposantes encore debout. Mais à voyager dans l’ombre de Bertrandon, ce sont encore les hommes qu’il croise qui restent le mieux en mémoire, tel ce Mohammed le Mamelouk, qui le prend sous son aile protectrice au sein de la caravane et avec qui il partagera les nuits à la belle étoile, le pain et (surtout) le vin…
Jamais notre Bourguignon ne joue les fiers-à-bras, jamais il ne se départit d’un regard frais, honnête et sans détour. Toute minuscule que soit l’expérience de cet homme, celui-ci livre néanmoins une profusion des détails qui emplit ce livre de vie et retranscrit un Proche-Orient palpitant de convulsions que l’on peut encore sentir aujourd’hui.
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