Traduit de l’anglais par Estelle Henry-Bossonney et Bernard Müller
En introduisant la question du temps, dans la construction de l’altérité en anthropologie, Fabian bouleverse les théories et pratiques traditionnelles. Au cœur de sa réflexion se trouve le concept de cotemporalité qui désigne ces moments de vie et de dialogue partagés par l’anthropologue et ses interlocuteurs. Fabian dénonce le déni de cette co-temporalité par les anthropologues. Entre le moment de l’enquête de terrain et celui de l’élaboration d’une anthropologie par l’écriture, ils établissent et exploitent en réalité une distance temporelle qui donne lieu à un discours « allochronique », déniant tout échange, expulsant l’Autre dans un autre temps. Cet enfermement de l’Autre dans un passé mythique en fait facilement un primitif, un sauvage, un homme premier.
Paru aux États-Unis en 1983, le Temps et les Autres s’est imposé rapidement comme un classique de l’anthropologie. Sans cesse réédité et publié pour la première fois en France, l’ouvrage de Johannes Fabian est devenu le texte fondateur d’une anthropologie critique, qui reconsidère, depuis trente ans les questions théoriques fondamentales de cette discipline.
C’est en introduisant dans le questionnement sur la fabrication de l’altérité en anthropologie la question du Temps que Fabian a bouleversé les pratiques et théories académiques.
Certes, la question du Temps a été envisagée par les diverses écoles ou courants de l’anthropologie, mais Fabian montre clairement comment tous ont en réalité mis en place des stratégies d’évitemment de cette question, tout en faisant mine de s’en inquiéter.
L’ouvrage se fait donc souvent fortement critique, tant à l’égard du relativisme anglo-saxon que du structuralisme français. Partant d’une archéologie foucaldienne de l’anthropologie, par une étude minutieuse de l’énonciation du discours anthropologique - y compris dans ses sous-entendus linguistiques -, en passant par des réflexions sur le terrain ethnologique et jusqu’à la manipulation de notions philosophiques du Temps, Fabian a méthodiquement construit une critique à la fois radicale et fondatrice de l’anthropologie.
Par delà les questions propres à l’anthropologie, Le Temps et les Autres est un ouvrage qui s’adresse aussi bien aux sociologues qu’aux philosophes et aux historiens, puisque comme Johannes Fabian le précise : « Le temps peut donner forme à des relations de pouvoir et d’inégalité » ; il est au fond question ici de politique.




