La renommée du sieur de Montauban tient à l’invraisemblable bond qu’il fit dans les airs suite à l’explosion de son navire. L’épisode prêterait à rire si l’amertume du bonhomme, blessé dans sa chair et dans son orgueil, n’invitait plutôt à la compassion. Montauban, cousin dans le réel du capitaine François de Hadoque, parle sans fard, les ecchymoses à découvert, du vrai visage de la flibuste : c’est la souffrance et le désarroi qui guettent souvent l’aventurier des mers, même sous le ciel clair du Golfe de Guinée. Étienne de Montauban est peut-être le seul des flibustiers dont on possède les écrits faits de sa main.
Laissant aux lecteurs à s’imaginer l’horreur que peut donner la veuë de deux vaisseaux que la poudre enlève en l’air [...], où, parmi le bruit des canons qui tirent en l’air, et des vagues qui s’élèvent on entend des mats et des tables qui brisent, des hommes crient, des os qui se cassent.... Ce fut, je pense, la hauteur où j’allais qui empêcha que je ne fusse mêlé dans les débris de vaisseaux.
Voilà ce qui parut dans toutes les gazettes en ces mois de septembre et octobre 1698 et qui rendit l’infortuné Sieur de Montauban célèbre en son temps : un bond ! Une fois de plus l’anecdotique cache le fond, et peut-être est-ce la raison pour laquelle ce redoutable flibustier ne figure pas au panthéon des boucaniers, corsaires et autres pirates célèbres. Même les nombreux ouvrages et encyclopédies publiés depuis un siècle sur la question n’en font quasiment pas état, aucune recherche et bien sûr pas de biographie, hormis une, introuvable. Pourtant il aurait toutes les raisons d’être célèbre à l’instar d’un Surcouf, d’un Jean Bart ou d’un Morgan d’autant qu’il était connu et renommé parmi ses frères d’armes. Oexmelin paraphrase sa relation dans un de ses chapitres. Alain René Lesage l’auteur du fameux Gil Blas de Santillane, le décrit en 1732 dans un autre de ses romans célèbres : Les aventures de « Beauchêne » Capitaine de flibustier, comme un « héros de la flibuste ».
Alors pourquoi cet oubli ? Serait-ce parce qu’il écorche un peu la légende de la belle solidarité des « frères de la côte » ? D’autres l’ont fait et sont restés dans les mémoires. (D’ailleurs chacun sait qu’une fois cotée la fraternité fluctue.) Non, ce qui fait des écrits de Montauban un document à part, c’est qu’il ne centre pas son témoignage autour de ses exploits maritimes. Il nous présente l’envers de la médaille. Il décrit le naufrage, l’errance et les souffrances. Si les Journaux de son époque ont retenu le bond, lui s’est aussi appliqué à nous décrire les mœurs, coutumes et religion du royaume du cap Lopez sur les côtes de Guinée, dont les habitants l’ont recueilli. Et quand il repart pour arriver enfin à Bordeaux, ce sont les mêmes souffrances, les mêmes doutes qui le rongent sur les mirages de la piraterie. C’est un Candide avant l’heure qui souhaite cultiver son jardin mais qui se sait ronger par un mal incurable : la course.
Son style laconique est à l’image de ce que nous dit la lettre de son protecteur en avant-propos de la relation ? : « Les gens de mer ne sont pas à beaucoup près si polis que ceux de terre ; mais en récompense ils sont cent fois plus sincère. »


